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Il y avait un village africain à Paris

samedi 19 juillet 2008

Tout a commencé de façon anodine, le jour où une amie m’a invité à venir écouter des contes africains au "Jardin Solidaire". J’ignorais tout de ce lieu, et l’idée me séduisait par son originalité. Je n’avais rien à faire cet après-midi, le soleil inondait joyeusement Paris, où une odeur de printemps commençait à se répandre, si bien que l’idée de visiter un Jardin, tout autant que celle de traverser à pied le quartier, semblait tomber à point nommé...


D’une extrémité du XXème arrondissement, où j’habitais, à l’autre, où j’allais, je parcouru sans problème le plan gravé dans ma mémoire et je finis par déboucher dans la rue des Vignoles. A quelques dizaines de mètre en face de moi, j’aperçus un écriteau sur lequel était marqué "Le Jardin", et dont la flèche pointé m’entraînait au fond de l’impasse Satan ; impasse qui portait mal son nom puisqu’à son extrémité la porte, grande ouverte, offrait aux regards un espace luxuriant où s’élevaient de grands arbres verts.
Avant de franchir ce seuil cependant, je dus subitement faire preuve de vigilance et d’une pointe de courage, car il y avait là, avachis dans l’impasse, adossés à un muret juste à la lisière du Jardin, un groupe de sénégalais sales, saouls et braillards qui semblaient me menacer de leurs étranges regards, et m’intimider de leurs grands gestes. Je passai rapidement face à eux, juste le temps de leur décocher un sourire sincère mais légèrement crispé, puis j’étais au Jardin.

C’était un espace improbable qui s’offrait alors à mon regard, des constructions de fortune faites majoritairement de bois formaient une cabane où l’on devait pouvoir se protéger de la pluie, il y avait là quelques chaises et quelques meubles, ainsi qu’un petit bric à brac de divers objets, dont certains pouvaient servir, peut-être, à faire la cuisine. Face à moi s’ouvrait un grand espace (environ 2500 m²) en pente douce fait de quelques arbustes et de pelouses usées. Les murs alentours, couverts de magnifiques fresques et encerclés d’immeubles abandonnés, semblaient proches de l’écroulement. Il se dégageait une forte sensation d’ "ailleurs". On aurait dit un décor de cinéma. Cet espace ressemblait davantage à un no man’s land qu’à un jardin, pensais-je, mais il avait du charme, et de la force !

Six bancs étaient disposés en forme de "U" face à un mur qui devait probablement servir à faire du cinéma, puisque l’on pouvait y voir un grand rectangle blanc bordé de dessins colorés et couronné de l’inscription géante " C i n e c i t t a ". Sur ces bancs il y avait au moins 25 enfants noirs entre 5 et 12 ans. C’était une agitation ahurissante ! Personne ne tenait en place. Ces enfants jouaient ensemble, ils se battaient, criaient, riaient, montaient, descendaient, sautaient sur les bancs, couraient autour, en tombaient ou poussaient leur voisin. Je me trouvais face à une énergie si vigoureuse et si surprenante que j’en fus désarçonné, mal à l’aise. Je me posai sur l’extrémité d’un banc, d’où j’observais sans bouger le remue-ménage incroyable des petits maliens du quartier Réunion, un peu comme si je venais de découvrir le secret du mouvement perpétuel. Noyés dans cette onde, dans cet essaim, on pouvait distinguer quelques jeunes gens blancs, de trente à quarante ans, qui semblaient connaître les enfants et s’occupaient d’eux. Il y avait même, si je me souviens bien, une maman blanche accompagnée de sa petite fille en poussette.

Quelques minutes plus tard arriva un homme noir, grand et mince. C’était le conteur. Sans attendre que le silence total ne fusse établi - utopie ! - il entama son récit. Ses paroles étaient belles, je me souviens de cette sensation d’un texte à la fois poétique et extrêmement dense, où chaque mot, chaque adjectif, n’adjoignait pas seulement une information ou une notion, mais une dimension. Les paroles semblaient rouler sur elles-mêmes, chaque mot sortait du précédent, ouvrait une interprétation nouvelle, ajoutait un angle. Cette expérience s’est gravée en moi d’une façon indélébile.
Pendant ce temps néanmoins, la horde des petits ne cessait de gesticuler, de sauter et de chambrer. Le conteur ne s’en offusquait pas, il ne manifestait aucune irritation. Quelques enfants écoutaient tandis que d’autres semblaient vouloir déplacer sur eux le centre de l’attention. Finalement le brouhaha devint partie intégrante du spectacle, et à ma grande surprise personne ne chercha à contraindre le jeune public à l’écoute.

Suite à cette expérience le jardin de l’impasse Satan demeura dans mon esprit, régulièrement ma tête semblait dire "tu devrais retourner voir", mais il y avait comme une appréhension, il y avait une difficulté, aller au Jardin Solidaire c’était un peu comme sauter dans le vide... Une année passa. Alors que je venais d’acheter un équipement de tournage et de montage complet, et que je cherchais un premier sujet à réaliser, c’était en février 2005, je découvris une brève dans le journal Le Parisien : "Le Jardin Solidaire du XXème arrondissement menacé par la construction d’un gymnase". Bon sujet, me suis-je dit. Mais il a fallu encore 3 mois pour que je revienne visiter ce lieu, qui avait bien changé...

Je ne parvins pas à retrouver l’impasse lors de cette seconde visite, et à force de tourner dans le quartier, le hasard guida mes pas vers l’entrée principale, c’est à dire vers une grille propre et transparente, dotée d’un large portail dont les portes étaient grandes ouvertes. Je pénétrai au Jardin sous un soleil de plomb, j’en ai le souvenir exact, et je vins m’asseoir sur un banc, juste sous un tableau noir où quelques dessins et quelques mots avaient été écrits à la craie. Le lieu était devenu un vrai jardin luxuriant, doté d’une grande diversité d’espèces végétales, et pourvu d’un arrangement plein de charme et de personnalité. Ce jardin ne ressemblait à aucun autre.
Il y avait dans le vaste espace moins d’une dizaine d’enfants, tous noirs, et à côté de moi était assis Mamou, un malien du quartier qui regardait calmement le paysage sans rien faire. Seules deux personnes semblaient s’affairer, deux blancs, qui passaient ici et là, marchaient vite, traversaient le jardin de part en part.

Régis et Olivier n’avaient pas encore émergé de la réunion qui s’était tenue quelques jours auparavant au collège Henri Matisse tout proche, et où les derniers espoirs de survie du Jardin avaient été définitivement enterrés sous le béton de l’équipe municipale, et sous l’amosphère délétère de cette concertation devenue une bataille rangée entre pro et anti-Jardin. C’était exactement ce que la petite équipe avait voulu éviter, et malgré ses efforts pour contenir ses amis virulents ou trop blessés, elle n’était pas parvenue à entretenir une discussion saine, posée et rationnelle. C’était un échec, un événement majeur dans la vie de l’association, c’était aussi l’arrêt de mort d’une aventure exceptionnelle dans un quartier difficile de l’est parisien.
C’est en ignorant totalement ce contexte que je me suis résolu à aborder l’un des gars qui paraissait en charge du lieu. J’ai commencé à vouloir parler à Régis. Avant même d’avoir pu exprimer une idée, il avait été aspiré par autre chose, il ne m’écoutait pas. Je ne parvenais pas à capter son attention. Après qu’il m’eut véritablement laissé en plan je tentais de créer un contact avec Olivier. Il m’écoutait avec une forme d’attention pressée qui se mêlait à de la méfiance et je sentais ses craintes comme s’il les formulait : pourquoi filmer, quelle était ma motivation, que voulais-je prendre ? Il était sec et me faisait clairement sentir tout le mal qu’il pensait des médias, il assumait un a priori négatif sur ma démarche. A force de questions je finis par apprendre qu’une fête était programmée pour le 12 juin, soit une dizaine de jours plus tard, et lorsque je parlai de revenir avec une caméra il ne me l’interdit pas. Faute de mieux, je restai sur cet acquis.

Je quittai le Jardin sur ces âpres rencontres, ne sachant pas trop comment m’y prendre, mais résolu à revenir.

Le 12 juin je débarquai alors avec mon pied et ma caméra filmer un lieu dont je ne savais rien, au milieu d’individus dont j’ignorais tout. Je ne me sentais pas à l’aise dans cet univers à la fois fascinant et hostile, mais quelque chose au fond de moi me poussait à poursuivre sans que je ne sache vraiment pourquoi. Muni d’une grosse caméra, il ne m’étais plus possible de zoner discrètement, cette fois-ci j’étais contraint à l’attaque, il fallait braquer mon arme et capturer des images, je devais assaillir, saisir, aborder - et c’est ainsi que je fus jeté directement dans la remuante énergie du Jardin Solidaire.
Les concerts s’enchaînaient sur une vaste scène haute d’un mètre cinquante, qui surplombait une grande pelouse. Là de nombreux visiteurs dansaient ou se prélassaient, quand ils ne profitaient pas d’un grand buffet qui s’étendait sur plusieurs mètres le long d’un mur, et qui semblait alimenté par tout un chacun, puisqu’il était gratuit et que je voyais régulièrement de nouveaux arrivants y déposer quelques denrées.

Mon outil de travail ne tarda pas à devenir une attraction à part entière, et quelques instants après avoir commencé d’enregistrer un bout de la réalité qui s’offrait à moi, de façon presque systématique, un enfant se plantait face à l’objectif en grimaçant ou en sautant sur place, essayait de détourner le mouvent de la caméra vers lui ou vers son copain. Presque aussi souvent, un autre voulait absolument prendre ma place et filmer lui-même, il voulait porter mon casque, chanter dans le micro, hurler dedans ou que sais-je encore.
Naturellement assez rétif à l’autorité, je tentais de satisfaire leur curiosité tout en fixant des limites : personne ne touche à la caméra mais j’autorise que l’on porte le casque un instant... Ce fut le défilé ! Tout le monde voulait écouter, "moi, moi, moi monsieur" criaient-ils tous en sautant sur place dans l’espoir d’attraper au vol l’objet convoité. Ce petit cadeau à leur insatiable envie de tout, cette porte ouverte au jeu entre eux et moi ne devait dès lors plus jamais se refermer. Toute la journée il me fallait gérer le temps que je leur consacrais et celui que je réservais pour mes prises de vue, ce que je permettais et ce que j’interdisais. Régulièrement aussi, il me fallait calmer les ardeurs de ceux qui débarquaient au milieu de mon travail et qui dans une totale inconscience ou dans un dessein bien calculé venaient casser un plan, abasourdir une bande son ou bien tirer mon bras en signe de demande, de sorte que la caméra, sans raison apparente, se piquait soudainement d’une envie irrésistible de monter scruter le ciel et les nuages...

Malgré la difficulté incroyable de travailler au milieu de ces enfants, il y avait un charme indescriptible à la confrontation. Quand bien même tous ceux qui m’abordaient cherchaient à obtenir quelque chose de moi, il s’établissait entre nous un partage plus subtil et complètement spontané. La vie même qui les traversait irradiait de toutes parts, elle éclaboussait mon objectif et mon cœur, et dans la lutte permanente que je devais mener, secrètement, je commençai tout de suite à les aimer. Il m’est arrivé bien souvent d’être pour ainsi dire en échec et mat, battu, entouré d’une horde qui me dépassait et qui m’interdisait par sa seule présence et par son agitation absolue de chercher à choisir ou à maîtriser mon tournage. Je choisissais dans ces cas-là de retourner ma caméra vers mes assaillants et de filmer leur assaut. C’est ainsi que j’obtins parmi les plus belles images de leurs débordements de vie et de leur chaleureuse irrévérence.

Sans le savoir, je venais de pénétrer corps et âme l’aventure du Jardin Solidaire. Je devais découvrir plus tard, en connaissant mieux et en interrogeant les fomenteurs de ce projet, qu’il y avait dans cette expérience vécue bien des analogies avec l’intention et la vision que portaient, chacun à leur façon Olivier, Régis, Oumar et Cédric, pour ne citer qu’eux.

Olivier voulait "déployer l’imaginaire dans le réel, à l’échelle de son quartier, avec ses voisins". C’est dans cette optique qu’il se prit au jeu de créer un Jardin sur une vieille friche transformée en décharge avec le temps. Sa détermination, lorsqu’il venait seul, tous les jours, trier les ordures et arracher les mauvaises herbes finit par attirer d’autres bonnes volontés. Sa créativité permit à la fois d’insuffler au lieu beauté et originalité et d’attirer à lui une partie du quartier en organisant, par exemple, un week-end "Ruée sur l’Oklahoma" où chacun venait aider à défricher dans une ambiance festive et bon enfant.

Régis a rencontré le Jardin comme on rencontre une femme, ce lieu est entré dans sa vie et l’a transformé. Régis est un amoureux, amoureux du Jardin, amoureux des enfants, amoureux de l’Afrique, de la musique, il a donné comme il a reçu, il a dansé avec le Jardin et avec son histoire.

Cédric, avec sa détermination de fer et son cœur ouvert, avec son regard de lynx et sa bienveillance a joué un vrai rôle de locomotive. Fils d’un couple mixte, il a la chance et le malheur de voir comment et par où les crises identitaires de nos contemporains peuvent trouver un apaisement. Il sait comment on peut tisser aujourd’hui un lien social solide et une telle vision ne lui laisse aucun repos, la problématique est enchâssée dans son propre corps et dans son cœur, l’issue dans sa tête, il visualise les systèmes, les lâchetés, les hypocrisies, il n’a pas d’autre choix que de lutter. C’est un soldat du cœur.

Ces trois individus, auxquels il faut ajouter Oumar que je n’ai jamais rencontré et de nombreux autres qui ont donné de leur personne, sont parvenus à transformer une vieille friche en un jardin luxuriant. Ils ont peu à peu appris à connaître le quartier, peuplé de nombreux maliens. Ils ont progressivement tissé des liens avec les enfants, les jeunes et les parents. Leur droiture leur a valu le respect des uns et des autres. Au fil du temps, ils ont sans le savoir recréé le village africain, où chaque adulte tient auprès de tous les enfants un rôle qui correspond à sa personnalité. Un tel représente la douceur, un autre l’évasion, un autre la folie, chacun apporte quelque chose tandis que les parents tiennent un rôle d’autorité. De la même manière, le Jardin Solidaire incarnait un espace libre au sein duquel tout le monde se rencontrait, on ne venait rien y chercher d’autre que l’autre, et l’ailleurs. Chacun rencontrait chacun, chaque adulte était responsable de tous les enfants, et chacun tissait avec eux une relation différente, plus ou mois gaie et plus ou moins douloureuse. Les blancs découvraient l’Afrique, car en allant au Jardin Solidaire on voyageait un peu sur le continent noir. Les riches y rencontraient les pauvres, les petits maliens découvraient sous un autre angle une société a priori bien difficile d’accès, et peu tolérante envers eux. Cela n’était ni facile ni difficile, l’histoire que chacun vivait au Jardin Solidaire l’emmenait à travers toute la gamme des émotions et des expériences humaines, des plus délicieuses aux plus âpres.

Malgré la multitude de ses parcs et malgré ses nouveaux jardins partagés, Paris ne propose aucun autre lieu de cette nature. Le Jardin Solidaire est mort et il n’y a pas d’équivalent aujourd’hui, mais son énergie n’est pas dissoute, on en parle encore, on se rappelle son histoire, il demeure une référence et un exemple.


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